Le Fleuve du Saint-Laurent: qui observe qui ?

Par cecile R.

7:00 am: Équipée de mon appareil photo lors d’un voyage Canada, ma combinaison de survie, mes jumelles, je grimpe avec mes collègues biologistes dans notre bateau pneumatique amarré au port de Mingan, situé à 1000 km de Montréal sur la côte Nord du Québec.

7:35 am: Nous passons entre l’île Nue et l’île aux Perroquets. La première à un paysage style toundra, la seconde contient une population abondante d’oiseaux marins dont les macareux moines dit Perroquets de mer. Ils sont nombreux, certains sur les falaises, d’autres sur l’eau. Ils commencent à se regrouper comme tous les ans à la même époque: nous sommes fin août. Leur départ est imminent: ils prendront leur envol pour migrer et ne revenir que l’année prochaine.

Colonie de macareux moines sur la falaise

Colonie de macareux moines sur la falaise By Hélène Grenier (Own work) [CC-BY-SA-3.0], via Wikimedia Commons

Deux billes noires dépassant de la surface de l’eau me fixent: un phoque. Certainement est-il en train de se demander ce que nous faisons là à cette heure si matinale. Qui observe qui ? Au loin passe un petit rorqual, sans un bruit, il respire, puis plonge en profondeur. « petit rorqual » certes, mais il est aussi grand que mon bateau!

7:50 am: Nous dépassons ces deux îles et avançons vers le large, là où le fleuve devient océan. Chacun à notre poste, nous scrutons l’horizon à la recherche d’indices…

10:10 am: Enfin un indice: j’aperçois un souffle à environ 2 miles. Nous mettons les gaz pour aller vers l’animal. Ce n’est pas un mais deux rorquals communs qui se déplacent. Nous les longeons par la droite afin de photographier leur chevron et leur nageoire dorsale. Je ne les reconnais pas. Nous les comparerons à ceux présents dans notre base de données à notre retour à la station de recherches.

Ces cétacés, d’environ 20 mètres de long ne sont pas en train de s’alimenter; ils se déplacent rapidement, peut-être vers une autre zone d’alimentation. Nous ne les suivrons pas et décidons de passer à table… enfin de nous alimenter assis sur les pneumatiques. A l’arrêt le soleil chauffe, ma combinaison de survie me tient chaud. J’aimerai bien l’enlever pour faire un petit plongeon mais l’eau est à 8°C ! Quand je pense que nous sommes au mois d’août. Nous finissons notre repas en scrutant l’horizon avec les jumelles.

Baleine - Tadoussac, Québec, Canada

Baleine – Tadoussac, Québec, Canada

 

13:26 pm: J’observe de nombreux oiseaux à l’horizon, juste à la surface de l’eau. Nouvel indice: si les oiseaux sont nombreux, c’est qu’ils s’alimentent de poissons, et, s’il y a des poissons… elles sont peut-être là…

Je laisse le volant et je me place à l’avant du bateau: nous nous rapprochons de la zone. Soudain, une nageoire pectorale d’environ 5 mètres de long frappe la surface de l’eau: qui est-ce? Une deuxième baleine, puis une autre, puis une autre. Nous voilà parmi une dizaine de baleines à bosse.

L’une d’elle est accompagnée de son baleineau, très curieux. Il passe sous notre bateau: mais qu’il est grand par rapport à nous! Je vois son œil qui me fixe, et au fur et à mesure qu’il longe le bateau, il ne me quitte pas des yeux. Qui observe qui? Sa mère est confiante et le laisse jouer autour de nous. Mais nous devons essayer de les identifier.

J’ai l’appareil photo en main, dès qu’elles plongent, je prends en photo leurs nageoires caudales: je reconnais Dog Ear, Ebene, Brax grâce à leurs queues très caractéristiques. Il y a aussi Lobo, reconnaissable avec sa tête de loup sur sa queue. Ce sont des baleines connues de la station de recherches qui reviennent régulièrement s’alimenter l’été dans les eaux froides et riches du St-Laurent. Nous en profitons également pour réaliser une biopsie du baleineau afin de déterminer son sexe et de réaliser des analyses toxicologiques. Il faudra lui trouver un nom.

16:10 pm: Des dauphins à flancs blancs passent près de nous. Je prends quelques photos et je les contemple avec admiration. Il n’y a pas aucun doute: en cette fin de mois d’août, les poissons et le Krill sont en abondance et ont attiré les Cétacés dans cette région du St-Laurent.

17:25 pm: Nous prenons le chemin du retour. Nous croisons plusieurs marsouins, phoques et petits rorquals mais cette fois-ci nous ne nous arrêtons pas. Il nous reste 1H30 de navigation avant d’arriver au port, puis il nous faudra ranger tout le matériel et sauvegarder toutes nos données.

23:25 pm: Exténuée par cette journée, je m’apprête à aller me coucher quand on vient frapper à ma porte: vite une aurore boréale. Me voilà en pyjama, dehors, à contempler ce magnifique ciel teinté de vert.

00:10 am: « Qui se lève demain matin à 5:00 pour faire la météo? » . Et bien c’est moi! Tant pis , je reste quelques minutes supplémentaires à admirer cette aurore boréale. Au fond du jardin, deux yeux brillent dans la nuit: un renard? Qui observe qui?

La Petite Île au Marteau, Mingan Islands, Quebec

La Petite Île au Marteau, Mingan Islands, Quebec par: Dominic SmithCC BY-NC-SA 2.0

Epilogue:
Cette journée ne représente qu’une seule journée parmi les nombreuses que j’ai passé en Minganie lorsque j’étais étudiante et que je faisais mon stage d’étude dans une station de recherches. J’ai eu l’occasion également d’observer la baleine bleue, le plus grand animal de notre planète, mais aussi des baleines franches, cachalots, orques, requins pèlerins. A Terre, c’est le pays des caribous, des renards, des lapins mais aussi de nombreuses espèces végétales.

La Minganie est située à 1000 km de Montréal: isolée des grandes villes, les amérindiens, les francophones et les anglophones se partagent ce somptueux territoire et mettent des couleurs vives aux murs de leurs maisons et dans leurs assiètes: poissons à volonté, plat typique du pays telle que la poutine, sans oublier le sirop d’érable. Le voyage depuis la France est long mais, il en vaut vraiment le coup.