Les clés du passé

 

En pays balkanique, l’histoire n’est jamais simple ; la Bulgarie n’échappe pas à la règle. Dernière terre d’Europe aux portes de l’Orient, durant ses treize siècles d’histoire elle n’a connu qu’un peu plus de cinq cents ans d’indépendance.

Des Thraces aux Romains (IIe millénaire av. J.-C.-VIe siècle)

Peuple mystérieux et méconnu, les Thraces s’installent entre le Danube et la mer Noire dès le IIe millénaire av. J.-C. Les seuls écrits contemporains les concernant nous viennent des Grecs auxquels ils fournissent esclaves et mercenaires. Ils évoquent des hommes aux mœurs barbares vivant dans un pays abritant bois, terres cultivables, or et argent. L’archéologie révèle un artisanat de grande qualité dominé par de superbes pièces d’orfèvrerie, comme en témoignent les vases d’or de style hellénistique du trésor de Panaguiourichté. Les délicats personnages représentés sur les fresques du tombeau de Kazanlak (IVe siècle av. J.-C.) évoquent un mode de vie raffiné. Attirés par ces richesses, les Grecs établissent des colonies sur le littoral de la mer Noire dès le VIIIe siècle av. J.-C. Plus tard, Philippe II de Macédoine soumet une partie du territoire. Au Ier siècle, ce sont les Romains qui conquièrent le pays qu’ils divisent en deux provinces : la Mésie et la Thrace. Finalement, le territoire de l’actuelle Bulgarie se trouve intégré à l’Empire romain d’Orient. 

Arrivée des Slaves et des Protobulgares (VIe-VIIe siècle)

Au VIe siècle, les Slaves s’installent dans la péninsule balkanique. Un siècle après, de nouveaux envahisseurs viennent des rives nord de la mer Caspienne pour s’établir dans la vallée du Danube. Ce sont les Protobulgares, ils parlent une langue turque et leurs chefs portent le nom de khan. Ces nouveaux venus s’assimilent très vite à la population indigène : ils se « slavisent ». 

Hongrie, Bulgarie et Roumanie © Marxchivist

Hongrie, Bulgarie et Roumanie © Marxchivist

Premier Empire bulgare (VIIe-XIe siècle)

La fondation, en 681, d’un premier Etat par le khan Asparouh peut être considérée comme l’acte de naissance du premier Empire bulgare, mais c’est en 865, avec la conversion du pays au christianisme byzantin, sous le règne de Boris Ier, que naît véritablement la Bulgarie. La naissance d’une Eglise autonome et l’introduction d’une liturgie en slavon affirment encore davantage son identité. Avec le « Charlemagne bulgare », le tsar Siméon, fils de Boris Ier, le premier Empire bulgare atteint son apogée territorial et culturel. Plus tard, la puissante contestation bogomile affaiblit le pouvoir et Byzance soumet la Bulgarie. 

Les Bogomiles 
« Aux temps du Tsar orthodoxe Pierre, vivait dans le pays de Bulgarie un prêtre nommé Bogomil (aimé de Dieu) qui en réalité était le Non aimé de Dieu (Bogu ne mil). » C’est en ces termes qu’au Xe siècle, le prêtre bulgare Cosmas décrit cette nouvelle doctrine menaçant clergé et pouvoir royal. Pour les Bogomiles, tout sur terre est création du mal, excepté l’âme humaine. Ils refusent l’autorité de l’Eglise, prônent une société égalitaire et encouragent la désobéissance vis-à-vis de la noblesse. En Occident, les cathares en seraient les héritiers. L’hérésie aurait notamment été diffusée par des Français de retour des croisades, appelés bulgares ou bougres.

Second Empire bulgare (XIIe-XIVe siècle)

Après plus d’un siècle d’occupation byzantine, deux boïars (seigneurs bulgares), les frères Pierre et Assen, déclenchent l’insurrection libératrice à Tarnovo. Le second Empire bulgare voit le jour, très vite il s’étend de la mer Noire à l’Adriatique et à la mer Egée, comme celui de Siméon. La littérature et l’art religieux attestent du réveil intellectuel qui marque ce second apogée de la civilisation bulgare. Avec l’invasion des Mongols en 1242, l’Etat s’affaiblit puis sombre dans l’anarchie. En 1382, lorsque les Ottomans prennent Sofia, il existe deux royaumes. Celui de Tarnovo tombe en 1393 et celui de Vidine en 1396. 

Sous le joug (1396-1878)

En 1396, la Bulgarie disparaît dans l’Empire ottoman et ce pour près de cinq siècles. Les boïars sont remplacés par des pachas, des beys et des spahis. Les paysans subissent les corvées, les impôts, les massacres et les déportations. Leurs fils leur sont arrachés, enrôlés de force dans les troupes ottomanes pour former les janissaires. La plupart d’entre eux restent orthodoxes, mais l’Eglise dépend maintenant du patriarche de Constantinople. Dans le Rhodope, des paysans se convertissent en masse, ce sont les Pomaks qui forment aujourd’hui encore une forte minorité musulmane. Des paysans turcs viennent coloniser les terres fertiles. Les minarets fleurissent dans les villes, les bazars aussi. La Bulgarie prend un visage résolument oriental. Seuls les moines, isolés dans leurs monastères, perpétuent discrètement la culture bulgare. Dans les montagnes inaccessibles, des brigands armés, les haïdouks, harcèlent l’occupant. Aujourd’hui encore, les chants traditionnels content leurs exploits. Après une période très sombre, au XVIIIe siècle, profitant du commerce avec les Turcs, de riches commerçants forment une bourgeoisie bulgare prête à relever la tête. 

La Renaissance bulgare (1762-1878)

En 1762, avec la rédaction de son Histoire slavo-bulgare, le moine Païssii exalte les vertus de la nation et de la langue bulgares, il donne le signal du Réveil national ou Renaissance bulgare. Les premiers ouvrages en langue bulgare sont imprimés en Roumanie. Avec le soutien de riches marchands s’ouvrent les premières écoles laïques bulgares. La liturgie en slavon fait son retour et l’Eglise recouvre son autonomie vis-à-vis de Constantinople. Une nouvelle génération de patriotes prône une véritable révolution. Vassil Levski organise un vaste réseau souterrain de comités révolutionnaires. Dénoncé, il est pendu en 1873, mais les ferments sont en place. Le 20 avril 1876, à l’aide d’un canon qu’ils ont fabriqué, les clandestins de Koprivchtitsa donnent le signal de l’insurrection générale. Face aux bachibouzouks turcs, les patriotes ne peuvent résister et le mouvement se solde par des massacres et des destructions de grande ampleur. Soutenue par Victor Hugo, Oscar Wilde et Fedor Dostoïevski, l’Europe tout entière s’indigne des exactions turques. Meurtris par cet échec cuisant, les rescapés de l’insurrection sont désormais convaincus qu’ils ne pourront se libérer sans intervention extérieure. 

Les écrivains révolutionnaires

En 1762, la Renaissance bulgare est lancée depuis le mont Athos par le moine Païssii. Ce mouvement révolutionnaire reste intimement lié au monde des lettres. Depuis leur exil roumain, trois grands écrivains mènent le combat. Guéorgui Rakovski (1821-1867), le « Garibaldi bulgare », organise la légion des volontaires bulgares. Liouben Karavélov (1835-1879), turcophobe et anticlérical, exalte la démocratie. Hristo Botev (1848-1876), le poète, prend part à l’insurrection de 1876 et y laisse la vie. Par leurs écrits et leur engagement dans la lutte armée, ces chefs révolutionnaires réveillent le patriotisme bulgare et initient la révolte. 

L’indépendance (1878-1908)

Encouragée par la réaction des capitales européennes aux « horreurs bulgares », en avril 1877, la Russie déclare la guerre à la Turquie. Les Russes pénètrent rapidement au cœur du pays et libèrent Tarnovo. Repliés sur le mont Balkan suite à une contre-offensive ottomane, avec l’aide de volontaires bulgares enrôlés à leurs côtés, ils remportent une victoire décisive au col de Chipka en août 1877. Le 3 mars 1878, les Turcs sont contraints de signer le traité de San Stefano qui restaure une grande Bulgarie ; c’est l’indépendance. Les puissances européennes, particulièrement l’Angleterre et l’Autriche-Hongrie, s’inquiètent de la création de ce vaste Etat proche de la Russie. En juillet 1878, le congrès de Berlin met fin à cette courte parenthèse. Il instaure une principauté de Bulgarie autonome, intégrant Sofia et le nord du territoire, mais privée de la Macédoine ainsi que de la Roumélie-Orientale (province ottomane correspondant à la région de Plovdiv). La Principauté autonome élit à sa tête le prince Alexandre de Battenberg. Dès 1885, les troupes bulgares occupent sans heurts la Roumélie-Orientale ; le pays se trouve réunifié. Sous la pression russe, le prince Alexandre doit abdiquer et Stéphan Stambolov prend le pouvoir. En 1887, l’assemblée nomme un nouveau prince, soutenu par l’Autriche-Hongrie : Ferdinand de Saxe-Cobourg.Après éviction de Stambolov qui exerçait une dictature brutale, en 1908, Ferdinand proclame l’indépendance de la Bulgarie et prend le titre de tsar. 

Les guerres balkaniques (1912-1913)

En octobre 1912, après s’être alliée à la Serbie puis à la Grèce, la Bulgarie déclare la guerre à la Turquie. Vaincus, les Turcs signent le traité de Londres abandonnant les territoires qu’ils occupaient encore en Macédoine et en Thrace. S’estimant lésé lors du partage avec ses alliés qui récupèrent notamment la Macédoine, le tsar Ferdinand décide de les attaquer par surprise, sans déclaration de guerre. Cette seconde guerre balkanique s’avère désastreuse pour la Bulgarie qui, en août 1913, doit signer la paix de Bucarest.

Des alliances malheureuses (1915-1944)

En 1915, Ferdinand Ier, frustré par les récentes pertes territoriales, s’allie à l’Autriche-Hongrie. La Bulgarie peut ainsi conquérir la Macédoine serbe. Mais, à la frontière grecque, les Bulgares se trouvent confrontés aux alliés débarqués à Salonique. Finalement, en 1918, la Bulgarie doit signer l’armistice, et Ferdinand abdique en faveur de son fils Boris III. Le traité de Neuilly réduit encore le territoire national grignoté par les Serbes, les Grecs et les Roumains. Commencent alors des temps difficiles marqués par la dictature paysanne de Stamboliiski, renversé et assassiné en 1923. La même année, les agrariens, défenseurs des paysans, et les communistes tentent une insurrection. Le pays entre dans une période de terrorisme. En réaction à l’instabilité, le roi Boris III laisse s’installer un régime autoritaire et se rapproche de l’Allemagne hitlérienne. En mars 1941, la Bulgarie ouvre ses frontières à l’armée allemande. Elle récupère ainsi une partie de la Macédoine et la Thrace. Mais Boris III n’entre pas en guerre contre l’URSS et refuse également de livrer les juifs. La communauté juive se souvient toujours de cette décision qui, pour elle, fait de la Bulgarie un pays à part. En 1943, ce sont sans doute les Allemands qui éliminent Boris III, mort dans des conditions mystérieuses. Sur le front est, l’URSS progresse et, le 5 septembre, elle déclare le guerre à la Bulgarie. Celle-ci demande très vite l’armistice et déclare la guerre à l’Allemagne. En quelques jours, le pays vient à nouveau de changer de camp. Le 9 septembre, un coup d’Etat installe le Front de la patrie au gouvernement.

La tutelle soviétique (1944-1990)

Soutenu par les Soviétiques, le parti communiste prend le pouvoir le 15 septembre 1946 et proclame la République populaire. Après l’exécution de milliers d’opposants de tous bords, de 1945 à 1949, plus d’une cinquantaine de camps sont ouverts pour incarcérer les détenus politiques. En 1947, une fois votée une nouvelle Constitution affirmant une « amitié éternelle envers l’URSS », les forces d’occupation soviétiques se retirent du pays. Moscou fournit investissements, crédits et cadres. Ramenée au nombre d’habitants, l’aide reçue par la Bulgarie est la plus élevée de tous les pays socialistes. En 1954, Todor Jivkov accède au poste de premier secrétaire du PC. 
Cet homme marquera désormais l’histoire de la Bulgarie communiste jusqu’à la fin. En 1962, il préside le Conseil des ministres et entretient d’excellents rapports avec Moscou. Brejnev met d’ailleurs en avant les relations avec la Bulgarie comme un modèle à suivre pour tous les pays socialistes. La Bulgarie devient en quelque sorte la seizième République de l’URSS et elle bénéficie largement de cette situation privilégiée. L’opposition intérieure au régime en place reste très limitée du fait des éliminations de 1944. De plus, depuis la guerre libératrice de 1878, les Bulgares demeurent très russophiles. En 1981, Jivkov organise de fastueuses célébrations pour commémorer les mille trois cents ans de la naissance de l’Etat bulgare. Parallèlement, pour édifier une « nation bulgare unie », il entreprend de slaviser les prénoms des Pomaks.
Cette bulgarisation forcée touche ensuite la minorité turque qui résiste davantage. Dans le même temps, la perestroïka s’installe en Union soviétique et les jours de la République populaire de Bulgarie sont désormais comptés. Début 1989, l’histoire s’accélère. Evénement sans précédent, à l’occasion d’une visite à Sofia, François Mitterrand reçoit des dissidents. Peu après, Jivkov annonce que les Bulgares pourront voyager librement à l’étranger. Au lendemain de l’ouverture du mur de Berlin, le 10 novembre 1989, avec le soutien de Moscou, le comité central limoge Todor Jivkov et le remplace par son ministre des Affaires étrangères Pétar Mladenov. 

Le difficile exercice de la démocratie

En décembre 1989, l’opposition fonde l’Union des forces démocratiques (UFD) qui manifeste à Sofia avec le soutien du philosophe Jélio Jélev. En 1990, le Parti communiste bulgare devient le Parti socialiste bulgare (PSB) et emporte les premières élections législatives libres. En juillet, suite à la contestation étudiante, Pétar Mladenov démissionne et Jélio Jélev prend la tête du Conseil de la présidence. Peu après, une grève générale conduit à la mise en place d’un gouvernement de coalition. La situation économique devient extrêmement délicate, l’Etat bulgare se trouve presque en faillite, les coupures d’électricité sont régulières, l’inflation atteint des records. En 1991, la nouvelle Constitution est adoptée et les démocrates forment ensuite le premier gouvernement sans communistes. L’année suivante, Jélio Jélev est élu au suffrage universel à la présidence de la République. La situation économique reste incertaine, l’émigration augmente. Alors que la Yougoslavie s’embrase, les Bulgares font preuve de sagesse et la jeune démocratie connaît une nouvelle alternance avec la victoire du PSB aux législatives de 1994. Début 1997, en pleine crise économique, le nouveau président de la République, Peter Stoïanov, provoque des élections anticipées que son parti remporte.
En 2001, à la tête du mouvement national, Siméon II gagne les législatives et devient Premier ministre. Il se donne 800 jours pour réformer le pays. Quelques mois plus tard, à la surprise générale, Guéorgui Parvanov, chef du PSB, est élu président de la République. Le gouvernement de Siméon entreprend des réformes économiques et politiques significatives, mais les effets ne sont pas aussi rapides qu’attendus. En 2005, l’opposition socialiste (PSB) remporte les législatives. Comme prévu, le 1er janvier 2007, la Bulgarie intègre l’Union européenne. En juillet 2009, le GERB (parti de centre-droit) remporte les législatives, Boïko Borissov, jusqu’alors maire de Sofia, devient Premier ministre avec pour priorité la lutte contre la corruption.

Le roi devenu Premier ministre 
En août 1943, le tsar Boris III disparaît, sans doute assassiné par les nazis auxquels il s’était pourtant allié. Son fils, Siméon II, n’a que 6 ans. Chassé par les communistes, il s’exile en Espagne. Un demi-siècle plus tard, il recouvre la citoyenneté bulgare et fait un retour triomphal. Il songe à la présidence de la République, mais ne peut se présenter faute d’avoir vécu cinq ans dans le pays. Finalement, en 2001, il emmène le Mouvement national Siméon II aux élections législatives et devient Premier ministre. Quelques mois plus tard, il doit cohabiter avec un président de la République socialiste (ex-communiste).

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